Regarder, dessiner, échanger autour de nos sols communs par Olivier TROFF

Recherche doctorale menée autour de la conception d’objets et de situation d’observation afin de renouveler les regards et les postures vis-à-vis des paysages de l’urgence climatique.

Dans le contexte de l’état d’urgence environnemental dans lequel nous nous trouvons, le monde fait face à la complexité. Cela ne veut pas nécessairement dire que le monde soit devenu plus complexe ; cela veut plutôt dire que la quantité toujours croissante d’informations disponibles à son sujet, ainsi que le nombre toujours plus élevé de catastrophes naturelles, pose un réel problème pour mener vis-à-vis de nos milieux de vie une lecture systémique et hiérarchisée accueillant pour autant l’ordre et le désordre, l’incertitude et la contradiction. Il est encore plus difficile de considérer cet ensemble comme un ensemble autrement que fragmenté, potentiellement cohérent, c’est-à-dire redevable d’un projet divers mais commun et soutenable.  Il en va particulièrement pour le paysage où les choses se mêlent, entre nature et culture, visions individuelles et collectives, répercussions locales et globales. Le paysage est appréhendable par une multitude de champs disciplinaires ; chacun étant le pourvoyeur de connaissances et d’expériences qui étayent sa compréhension de manière certainement plus fine, plus profonde, mais rarement de manière plus générale. La fragmentation du réel en objets de science ne permet jamais de ressaisir la totalité de ses dimensions et échelles de réalité hétérogènes, qui sont pourtant et nécessairement reliées entre elles sous les apparences de la vie effective.

Le thème des injustices environnementales est au cœur de cet enjeu de représentation de la complexité paysagère. Il pose la question de la possibilité qu’ont les populations de vivre, malgré tout, dans un monde abimé – voire quelques fois ruiné. Familière d’un travail se jouant à l’articulation de diverses disciplines, le design a la capacité d’articuler et de gérer les raccords entre des savoirs hétérogènes, de même qu’il s’intéresse à leurs conditions de production et leurs contextes de réception selon des perspectives émotionnelles, sociales et politiques. Pour produire pareilles représentations, adéquates pour le présent comme pour le futur proche, le design doit pourtant se réformer. Il doit s’engager dans la recherche de nouvelles méthodes et de nouveaux protocoles de terrain ; il doit s’orienter vers d’autres processus de discussion et de création de donnée. Au regard de cela, la recherche initiée s’attache à développer une méthodologie de travail en trois temps. Elle comprend la conception et le prototypage d’appareils d’observation du paysage (1), leur activation en contexte réel ainsi que la documentation de ces moments (2) puis la théorisation de l’ensemble de la démarche (3). 

Dans la mesure où les sols peuvent être entendus comme substrats ; supports matériels de la flore, de l’agriculture ou des constructions humaines, ou bien de manière – à peine – plus métaphorique comme palimpseste historique ; il a été choisi de centrer l’étude sur ceux-ci. Un premier instrument de relevé dit cam·obs, a ainsi été développé. Il est basé sur le principe de fonctionnement uniquement optique de la camera obscura. De facture low-tech, il permet de relever un ensemble d’indicateurs observables au sol capables de rendre compte de la vitalité du paysage dans son entier. Tout en jouant sur le fait que la cam·obs produit une image reconfigurée où motifs, couleurs et détails sont sublimés, elle ouvre la porte à une observation sensible ainsi qu’à une retranscription par le dessin. Il suffit en effet de placer des bandes de rhodoïd sur l’écran de projection, par le biais d’un viseur amovible, pour venir copier de manière normée le sol en suivant un protocole de schématisation préalablement établi.

Ce dispositif a d’ores et déjà été activé un sein du complexe environnemental et historique du vignoble de Champagne, où le sujet de l’exploitation intensive des sols est prégnant. Il prend la forme d’ateliers collectifs intitulés regarder / dessiner / échanger autour de nos sols communs. Ils visent à faire converger personnes (professionnel·les, spécialistes et société civile), expériences et savoirs par la réalisation d’un travail commun, pendant lequel il s’agit d’identifier puis de relever la flore de parcelles nouvellement enherbées (agriculture bio/biodynamie) ainsi que les résidus de micro-plastiques qui y sont présents. L’attention portée à ces choses mène alors nécessairement à un échange, voire à un débat contradictoire, sur les raisons de leur présence et le système agro-économique qui le permet. Par le biais d’une analyse comparative et suivie dans le temps des relevés, il devient alors possible d’élaborer un diagnostic de vitalité des sols ayant un statut de pré-expertise voire d’analyse environnementale alternative plus générale. Ayant vocation à être renouvelée en d’autres lieux et contextes où il s’agira alors de tester les formes et méthodologies d’intervention possibles.

Cette pratique de la recherche peut être dès maintenant thématisée selon trois axes : un premier axe s’attache à réfléchir au statut technique l’instrument de vision comme média permettant la retranscription dessinée et la production d’une image technique. Un second axe s’attache à penser selon une perspective relationnelle voire anthropologique l’agencement des personnes, savoirs et expériences au sein d’un environnement médiatique propice à apprendre du paysage comme lieu de mobilisation, de projet, de vie et de travail commun. Finalement, un troisième axe s’attache à évaluer la capacité de ce type d’objets et de méthodes à permettre la coopération et la conduite de pré/contre-expertises environnementales dans le contexte des luttes citoyennes.

Olivier Troff

Designer
Normalien, agrégé de design
Doctorant au Centre de recherche en Design (École Normale Supérieure Paris-Saclay / École Nationale Supérieure de Création Industrielle – Les Atelier)
olivier.troff@ens-paris-saclay.fr

Directeur de thèse

AUGER James - CRD/Centre de recherche en design - École doctorale n°629 Science sociales et humaines - Université Paris-Saclay - encadrement à 50%.

Co-encadrante

LEVEBVRE Anne - CRD/Centre de recherche en design - École doctorale n°629 Science sociales et humaines - Université Paris-Saclay - encadrement à 50%.

Modalité et financement

Thèse en recherche-projet, en 3 ans, financée par l’École Normale Supérieure Paris-Saclay via un contrat doctoral spécifique normalien (CDSN).

Inscription

septembre 2020

Soutenance

automne 2023